C’est le philosophe qui l’a dit, croyons-le sur parole.
Rappelons à notre public attentif un point qu’il n’aura pas manqué de remarquer depuis cet été: nous sommes devenus les heureux propriétaires d’une mâgnifique grotte maison troglodyte avec des fenêtres tout le confort moderne.
Nous y passons depuis quelques mois maintenant un weekend ou l’autre, weekend toujours trop court, bien entendu. C’est donc avec grand bonheur que nous venons de nous y enterrer une semaine entière pour passer le cap à l’an 2012! Et profiter enfin de la région pour remettre en marche la mécanique un peu rouillée des 50% d’entre nous qui télétravaillent et parcourent 17 mètres de la chambre au salon chaque matin, et pareil dans l’autre sens après la journée de boulot.
De balades, il sera donc question aujourd’hui, mais aussi d’histoire et de culture, car si la région est semi-désertique, elle n’en est pas pour autant un désert culturel.
Galera, qui es-tu?
Cette réponse serait la plus facile: le wiki!
Mais bof. J’ai ma propre version.
Galera a une église, des lampadaires, une pizzeria, une plaine de jeu et deux quartiers troglodytes. Une école, un musée, un pont de fer surplombant une rivière (appelée de façon surprenante “Galera”), un supermarché de 3 rayons et demi, une Grand-Place entourée de maisons seigneuriales, des chiens consanguins tous pareils. Et 1.000 habitants à peu près.

Galera, version printanière
Galera est au milieu de “badlands”, à peu près à distance égale des villes moyennes les plus proches: 150 km de Grenade, d’Almería, de Murcia, et probablement de Jaén aussi. En zone semi-aride donc, à 850 mètres d’altitude sur un plateau entouré de “sierras” (chaines montagneuses), dont la plus haute pointe à presque 2400 mètres d’altitude (la Sagra).
Puisqu’on parle de badlands et que nous avons sous la main un géographe spécialiste des milieux semi-arides, profitons-en pour lui demander quelques explications:
Moi-même (MM): Dites-nous donc ce que sont ces fameux badlands?
Le géographe spécialiste des milieux semi-arides (GSMSE):
MM: Certes, une image vaut mieux que de longs discours, mais il aurait peut-être mieux valu commencer par une longue explication, au cours de laquelle je vous aurais interrompu…
GSMSE: C’est compliqué tout ça. Avant toute chose, c’est un paysage semi-aride formé par généralement une terre argileuse qui subit une érosion (l’origine de l’érosion peut varier d’un endroit à l’autre, parlons de pluie intense ici) qui forme de grosses rigoles sur des collines de 30-40 mètres de haut, en forme de V, ce qui en fait une terre impropre à l’agriculture, et qui…
MM: Merci beaucoup, c’était très instructif. Profitons encore un peu du paysage et passons à la suite.
Galera, c’est donc le trou de cul du monde. Et c’est ce qui fait son charme.
Galera, qui es-tu?
Je sais, je l’ai déjà faite, mais “Galera, qui fus-tu?” sonnait moins bien, et je voulais vous parler de son histoire.
Galera n’a pas toujours été Galera… il y a eu le mini-village de Castellón Alto (qui portait sûrement un nom moins chrétien) à l’ère de bronze, Tútugi à l’ère ibérique et romaine, Galira à l’ère arabe, et enfin Galera.
Castellón Alto
Castellón Alto n’est pas à proprement parler à Galera, mais à 2 petits kilomètres.
Vers 1900 AVANT le divin enfant (âge de bronze), des habitants d’Almería (ceux qu’on qualifie de “culture de l’Argar”) sont venus dans la région voir si l’herbe y était plus verte. Et effectivement, à l’époque, la végétation abondait! Ils se sont donc installés sur ce flan de montagne, ont construit des petites maisons avec des murs en torchis, enterrés leurs morts dans le sol de leurs salons et moulu du blé pendant 300 ans environ (je vous la fais rapide). Ils sont ensuite repartis voir si l’herbe était plus verte ailleurs (ou se sont éteints en s’entretuant, ou à cause des infections et de l’arthrose, ce n’est pas très clair).

Une maison de l'ère Argar
Tútugi, dans le Cerro del Real
Un peu plus tard (6 ou 7 siècles avant le petit tout nu) , lors de ce qu’on a coutume d’appeler l’ère ibérique, des vagues successives d’immigration ont repeuplé les lieux (grecs, phéniciens, etc.) qui ont laissé de jolies traces de leur passage:

La Dame (ou Déesse) de Galera, d'origine phénicienne
Les romains (qui trouvent toujours la bonne planque) ont suivi et ont romanisé la ville, comme ils savaient si bien le faire. J’aimerais pouvoir dire que la ville de Tútugi était alors une cité romaine d’importance, mais je crois bien que, déjà à l’époque, c’était le trou du cul du monde.
Galira
Vous le savez bien (ou pas; vous regretterez d’autant moins cette longue lecture), presque toute l’Espagne a un temps (environ 7 siècles quand même) fait partie de l’empire arabe. Enfin: de différents califats. Galira (puisque tel était son nom) a eu la chance de se trouver à la frontière entre le califat de Grenade et celui de Murcia. Entre les deux, son coeur balançait, et son coeur a également balancé à partir du 13e siècle entre chrétiens et arabes. Conquêtes, reconquêtes successives… ces braves gens-là n’avaient pas le temps de digérer leur couscous qu’un énième chrétien venait leur donner l’hostie. Pas étonnant que la ville ait été un des derniers bastions de la culture arabe (bien après la reconquête de Grenade en 1492, date officielle de la fin de la reconquête par les chrétiens)… puisque c’est en 1570 que Jean d’Autriche reprend une dernière fois la ville après l’avoir assiégée et semé du sel sur tous les champs alentours (sans doute trouvait-il leur couscous un peu fade).

De l'ère arabe, plus de trace ou presque, si ce n'est le plafond de l'église, de style mudéjar
Galera
Une fois les esprits calmés (et l’ancienne Galira arabe presque rasée), de nouvelles vagues d’immigration ont eu lieu, principalement par des compatriotes de Murcia, Valencia et la Mancha. A cette époque, Galira devient Galera, et change complètement de signification (Galira, en arabe, signifiait “région à cultiver”, alors que Galera signifie “galère”, comme le bateau). Etait-ce un signe des difficultés que la ville allait vivre, la désertification des lieux? Que nenni! Les 18e et 19e siècles représentent l’ère dorée de Galera. Nombreux sont ceux qui décident de s’y installer, portant ainsi le nombre d’habitant à 5.000. A court d’espace dans le village, ils commencent à creuser des maisons troglodytes en bordure du village, dans la vallée encaissée. Il faut dire que c’est particulièrement bon marché de se creuser une grotte, et que les gens qui débarquent ont souvent fui des situations difficiles, sans le sou (ça, ça tombe bien alors). C’est d’ailleurs en creusant les grottes que les vestiges des anciennes versions du village ont été retrouvées!
La suite de l’histoire est moins glorieuse. La Société de Chemin de Fer a la mauvaise idée de faire passer ses lignes loin de Galera, les terres sont arides et demandent beaucoup de travail. L’artisanat se perd aussi, les jeunes partent depuis belle lurette faire leurs études à Grenade ou Almería, et ne reviennent plus au “pueblo”. La population est retombée à 1.000 habitants environ (la décence m’empêche de mentionner la moyenne d’âge), sans compter les “guiris” (espèces d’étrangers, souvent anglais ou hollandais, qui viennent passer leurs vacances ou leur retraite au soleil).
Si vous avez aimé, si vous en voulez encore (comme au Club Dorothée, là il faut crier très fort “hiiiiiiiii”, c’est une forme de consentement), alors profitez-en pour voir ça de plus près! *
* Ceci est une invitation subtile








